Art in a changing context / L'art dans un contexte en mutation

 

L'art dans un contexte en mutation 

Interview d’Alexander Kosolapov, par Azamat Rakhimov, à Genève en mars 2013, pour le magazine Nashagazeta.
 
(…) La sacralité de l'art et le sacré dans l'art sont des thèmes qui font l'objet de débats constants et passionnés. Depuis un millénaire, l'art, sous toutes ses formes, procède à une métamorphose permanente, s'éloignant des formes d'expression artistique religieuses pour mieux y revenir. Ces formes d'expression ont évolué, dans la mesure où une foi était remplacée par une autre ou qu'une idéologie chassait la précédente. Mais l'homme contemporain, en sa conscience sécularisée, perçoit clairement l'écart entre un symbole sacré et l'expression artistique de ce même symbole. 
C'est dans les nervures, à la limite de ces systèmes que travaille Alexander Kosolapov. Son travail est connu des deux côtés de l'océan atlantique, il a déjà été exposé au Museum of Modern Art (MOMA) de New-York, au palais Albertina de Vienne, à la galerie Tretiakov et dans bien d'autres lieux. Ses œuvres suscitent un grand émoi en Russie et même des poursuites judiciaires. Elles sont tour à tour interdites, vénérées, achetées au prix fort et dérobées par les uns et les autres.
Kosolapov est né en 1943 à Moscou. Il a étudié à l'Académie des Beaux-Arts Stroganov, et s’est installé à New-York en 1975. Il est considéré comme l'un des fondateurs du Sots Art, un mouvement artistique né sous l'influence du pop'art américain, et dont l'une des caractéristiques est de jouer avec des symboles, soviétiques d'abord, puis issus du quotidien russe. Dans sa peinture, Kosolapov appose des formes connues de tous, issues de différents systèmes idéologiques, principalement capitalistes et communistes. Il obtient ainsi un effet inattendu et immédiatement frappant qui, dans un second temps, mène à réfléchir aux points d'affleurement de la culture et aux points cardinaux des constructions socio-politiques. 
 
NASHA GAZETA.CH : Aujourd'hui, il n'est pas rare que vous soyez considéré comme une légende vivante, un "classique". Ça vous fait quoi d'être considéré comme tel ?
 

ALEXANDER KOSOLAPOV : Cela me fait rire. Car dans le monde occidental, il n'y a pas vraiment de terme qui corresponde à ce qu'on entend en russe par "classique". Il y a l'univers de la culture, au sein duquel nous sommes tous présents, certains plus, d'autres moins. 

Dans la plupart de vos œuvres, on constate dans la durée la présence d'éléments appartenant à des systèmes culturels et des idéologies en confrontation. J'en veux pour exemple votre Lénine et le McDonalds. Comment est née cette dichotomie ?
 
Tout ce que j'ai créé ou presque, c'était pendant la guerre froide, une période de permanente confrontation de ces systèmes. Mais, si l'on en croit Baudrillard, tout ce qui compte dans le monde contemporain c'est l'économie : des œuvres répliquées à de nombreuses reprises se sont imposées et se vendent bien. Il y avait beaucoup d'œuvres comme ça en URSS et aux USA. En mélangeant ces œuvres, j'ai essayé de donner naissance à une nouvelle conception de la transition. Mais des éléments nouveaux sont aussi nés par eux-mêmes, sans mon intervention. Je me souviens qu'au début des années 90 à Moscou, un panneau publicitaire de Coca-Cola avait été installé sur la place Pouchkine, à côté du McDonald's qui venait d'ouvrir. 
 
Ah Pouchkine, notre "référence ultime", il avait un œil sur la leur (de référence ultime) !
 
Les grandes marques avaient vraiment visé dans le mille. Cette authentique juxtaposition de symboles, qui n'auraient pas pu être associés les uns aux autres avant ! Dans cette mesure, la Russie est un pays unique. Chez nous, simultanément on trouve de tout : de la féodalité, du capitalisme, du servage, du communisme et de la démocratie. 
 
Avec l'effondrement de l'URSS, le contexte a changé, les gens ont eu accès à bien des choses qui avant étaient interdites. Comment se fait-il que vos œuvres qui datent du début des années 90 suscitent aujourd'hui une certaine animosité ? 
 
La classe dirigeante actuelle a procédé à une restauration d'envergure des symboles de l'époque précédente. En leur faisant subir un léger lifting au passage. 
 
Et Lénine a pris un petit "coup de jeune"?
 
Pas tout à fait. À l’époque, le communisme a tenté de prendre la place de la religion. À présent l'église retrouve une bonne position et s'acoquine utilement avec le pouvoir. Commercialiser des symboles de masse est devenu une norme de l'économie politique. Icon Caviar a été retirée de l'exposition à la Tretiakov en 2005 suite à une lettre (de protestation) d'un groupe d'orthodoxes. Alors même que j’ai réalisé cette pièce au début des années 90, une époque où l'église n'avait pas encore le pouvoir politique dont elle jouit maintenant. Le contexte a changé et ainsi le regard. 
 
Vous êtes coutumier de la désacralisation de symboles qui jusque-là jouissaient d'un statut sacré quasiment absolu. Je citerai encore votre Lénine. Quels sont les symboles qui remplacent les anciens ?
 
La Russie ne peut exister sans modèles idéologiques. Le vide doit toujours être comblé. Chez nous, c'est d'abord la formule « orthodoxie-autocratie-culte du peuple » qui a prévalu. Ensuite on nous a fait croire que "le communisme, c'est le pouvoir des Soviets plus l'électrification". Aujourd'hui c'est le tryptique « orthodoxie-ethnicisme-extraction des matières premières ».
 
Le Coca-cola est l'un des symboles de l'Amérique. En Russie, par analogie, vous citez le caviar. Il s'agit d'une allusion aux systèmes politiques et à leur différence ?
 
C'est ma réponse à Andy Warhol, mon auteur préféré. Il a écrit que la démocratie était le fruit du système consumériste. Le Coca-Cola, ce n'est pas cher, c'est accessible à tous et la qualité du breuvage est la même quelle que soit la personne qui le boit, un Président ou un humble ouvrier. En Occident, la verticale du pouvoir s'est effondrée sous le coup de la consommation horizontale. En Russie, c'est tout l'inverse ! Ici, le produit le plus marquant est le caviar, qui n'est pas, loin s'en faut, accessible à tout un chacun. On en trouve chez le Président mais pas chez le pauvre. La consommation verticale correspond à l'édifice politique !
 
Les symboles et les images de la culture de masse sont consacrés car ils se reproduisent à l' infini. Mais, qu'en est-il des symboles religieux que nous avons évoqués plus haut? Ils sont politisés ?
 
Mes tableaux Icon-Caviar et This is my Blood datent de l'époque de ma polémique avec Warhol mais sans intention de ma part de faire scandale. C'est seulement maintenant, soudainement, que ces œuvres sont devenues actuelles, avec une certaine résonnance.
C'est intéressant, aux États-Unis, l'art n'est pas politique. Pour eux, la Constitution, c'est la Bible. Personne ne conteste ce texte car un artiste est libre d'exprimer tout ce qu'il a envie et par le moyen de son choix. Il n'y a aucune ingérence de l'État. C'est la raison pour laquelle chez eux, il n'y a rien de comparable aux œuvres d'Orwell ou de Visconti. C'est de ce démocratisme hypothéqué dont parlait Baudrillard dans Amérique.
La Russie, elle, a vécu et évolué sous des cieux bien différents. Et puis il faut aussi prendre en compte ses dimensions énormes. C'est un pays d'une grande complexité, à tiroirs. Il est difficile d'y trouver un noyau unique. Aujourd'hui encore, je peux être condamné pour quelque chose que je n'ai pas fait. Car on peut interpréter Icon-Caviar comme on veut. Par exemple comme une allusion au fait que l'Église est en odeur de sainteté avec le Pouvoir et qu'elle fait des affaires. 
 
Mais en Occident, vous avez aussi eu des ennuis judiciaires, non ?
 
C'est une autre histoire. Coca-Cola m'a accusé d'usurper la marque. Ils prétendaient également qu'à travers mes tableaux où Coca-Cola côtoyait Lénine, on pouvait en conclure que l'entreprise faisait la promotion de l'idée communiste. J'ai réussis à m'en dépêtrer mais l'accusation m'avait toujours paru farfelue.
 
Peut-être que tout cela est lié à des structures d'interprétation des symboles profondément ancrées? La conscience des masses obéit à des mécanismes qui lui sont propres. Et vous, vous avez une méthode particulière de création ?
 
La perception est un processus qui comporte une sorte d'interstice temporel durant lequel on peut justement prendre conscience du message. Je compare souvent mon activité à celle d'un publicitaire qui pose des panneaux sur les routes. Avec la pub, l'automobiliste reçoit une grande quantité d'informations en un temps très bref. Et moi j'essaye d'obtenir le même effet : la forme apparait durant un instant et ce n'est que plus tard que l'observateur y revient. Le message transmis doit donc être compact et mémorisable. Ça, c'est ma méthode américano-russe à moi. Pour paraphraser Marcel Duchamp, je dirais qu'une œuvre ne doit pas seulement heurter les fibres, il faut qu'elle pénètre pleinement le subconscient. 
 
Cela correspond pleinement à votre « Мalevitch-Маrlboro ». Selon vous, dans quelle direction l'esthétique artistique va-t-elle s'orienter dans les années à venir ?
 
La Russie est très comparable aux autres grandes nations : on y trouve peu de curiosité ! La culture est l'affaire de quelques-uns, qui sentent qu'il faut évoluer. Vous savez, quand Nicolas Ier a fait massacrer les Décembristes, le climat culturel a radicalement changé. Mais en fait, il s'agissait d'un cercle très restreint de gens. Warhol a dit de son époque : "On était 500", à tout casser.
 
Jean Pic de la Mirandole a écrit que la Renaissance italienne résulte seulement de l'action de "deux dizaines de cinglés" .
 
Je ne vois pas en Russie de gens actuellement capables de faire une chose pareille. Les meilleurs sont tous partis et le Pouvoir ne veut pas de changement. Il mise sur le collaborationnisme. 
La vie est tragique et j'aimerai que l'art en soit le reflet. Percevoir et rendre compte de cette dimension, voilà la valeur ultime de la culture.
 
Azamat Rakhimov, pour Nashagazeta, le 15.03.2013.
Traduction : Emmanuel Nekic
 
 
 
 
 

Art in a changing context

Alexander Kosolapov’s interview, by Azamat Rakhimov, in Geneva on March 2013, for Nashagazeta magazine.
 
 (…) Both the sanctity of art and sanctity in art are topics that fuel constant and heated debates. This is despite art in all its forms having survived more than just one metamorphosis over the last thousand years, moving away from forms of religious artistic expression only to return to them. It is clear that these forms of expression changed as one form of faith was replaced by another and as one ideology outperformed its predecessor. But contemporary citizens, with their secular consciences, make no mistake in spotting the difference between a sacred symbol and the artistic expression of it.  
At the very frontiers of these systems, we find the work of Alexander Kosolapov, whose exhibition opened this weekend at the Sébastien Bertrand Gallery in Geneva. His work is known on both sides of the Atlantic and can be found exhibited at the Museum of Modern Art (MOMA) of New York, the Albertina Palace in Vienna, the Tretyakov Gallery and many other places. Lately in Russia, his works of art have led to controversy and even to lawsuits. They are banned, loved, purchased for high sums and even stolen.
Born in Moscow in 1943, Kosolapov went on to graduate from the Stroganov Fine Art Academy. Later he moved to New York in 1975. He is held to be the founders of Sots Art, an artistic movement that emerged from the influence of American Pop Art. The movement was characterised by its reinterpretation, first, of Soviet symbols, and then of Russian day-to-day life. Kosolapov combines forms that are widely known but that come from different ideological systems, especially the capitalist and communist systems. The effect is unexpected and striking. At first it blinds, and then forces us to reflect on the mutual aspects of culture and the extremes of socio-political structures. 
 
NASHA GAZETA.CH : You’re known today, not uncommonly, as a living legend, a ‘classic’. How does it feel to be considered so ?
 
ALEXANDER KOSOLAPOV :  It makes me laugh, because in the West, there is no real equivalent to the Russian meaning of ‘classic’. There is just the universe of culture, in which we are all present to varying degrees. 
 
In most of your works, there is the constant presence of elements which belong to opposing cultural systems and ideologies, for example Lenin and McDonalds. How did you create this dichotomy?
I created almost all of my work during the Cold War, a period in which these systems were in permanent confrontation. But if we listen to Baudrillard, we know that today’s world is all about the economy. Mass produced images are imposed and sold in high quantities. This was the case in both the USSR and the US. By mixing these works, I tried to give birth to a new idea of transition. But there were also new elements that created themselves, without any help from me. I remember the early 1990s in Pushkin Square in Moscow when a billboard for Coca-Cola was erected next to the newly-opened McDonald’s. 
 
So our Pushkin, ‘our everything’, looked over ‘their everything’.
 
This was an excellent showcasing of the new brands and a real coexistence of symbols, something which could have ever been found next to each other. In this respect, Russia is a unique country. There you can find anything and everything existing side-by-side: feudalism, capitalism, serfdom, communism and democracy. 
 
With the collapse of the USSR, the context has changed and people have been able to access many things that were previously prohibited. How do you explain that some of your works, dating back to the beginning of the 1990s, are today subject some animosity ? 
 
The modern state has widely restored symbols of the previous period, having modified them somewhat. 
 
And Lenin has been rejuvenated ?
 
Not completely. Initially, communism attempted to take over from religion. Now, the Church has returned to a central position and interlocks conveniently with power. The marketing of popular symbols has become a standard of the political economy. Icon Caviar was removed from exhibition at the Tretyakov in 2005 following the receipt a letter (of protest) from an Orthodox group. But this piece was created at the beginning of the 1990s, a time when the Church didn’t have the political power it enjoys today. The context has changed and so have perceptions. 
 
You customarily desecrate symbols that previously enjoyed a virtually absolute sacredness. I return to the example of your Lenin. Which new symbols replace the old ones ?
 
Russia cannot exist without ideological models. The vacuum will always be filled. Initially we had the formula of “orthodoxy-autocracy-ethnicism”. Then we were made to believe that “communism was the power of the Soviets complemented by electrification”. Today we live with the “orthodoxy-ethnicism-oil and gas”.
 
Coca-cola is one of the symbols of America. Your analogy for Russia is caviar. Is this an allusion to political systems and their difference ?
 
This work is my response to Andy Warhol, my favourite artist. He wrote that democracy was the result of the consumerist system. Coca-Cola is not expensive, it’s accessible to all, and its quality does not vary from person to person, be it a President or a humble worker. In the West, the verticality of power collapsed under horizontality of consumption. In Russia, everything is the other way around. There, the most striking product is caviar, which is not accessible to everyone, far from it. Sure, the President might eat it, but not the down and outs. This form of vertical consumerism is a political structure.
 
Symbols and images of mass culture are sanctified because they can be reproduced infinitely, but what of the religious symbols that we mentioned earlier? Are they politicised ?
 
The paintings Icon Caviar and This is my Blood date from the time of my controversy with Warhol but there was no intent on my part to create a scandal. It is only now, suddenly, that these works have become topical and have a certain resonance.
It is interesting that in the United States, art is not political. The Constitution is the Bible. No one disputes this work, because an artist is free to express whatever he or she wants and to choose the means to do so. There is no state interference, because they don’t have anything similar to the creations of Orwell and Visconti. This is the mortgaged democratism that Baudrillard evoked in America.
Russia has evolved and emerged under the influence of different factors. And one must also take into account its huge dimensions. It is a country of great complexity, with many facets. It is difficult to find a single nucleus. Even today, I can be found guilty for something that I did not do, because you can interpret “Caviar Icon” in any way, for example as an allusion to the fact that the Church has merged with power and is doing business. 
 
But in the West, haven’t you also had legal troubles?
 
That’s another story. ‘Coca-Cola’ accused me of usurping their trademark. They also claimed that, because Coca-Cola rubbed shoulders with Lenin in my paintings, it could be concluded that the company was promoting Communist ideas. I managed to disentangle myself from that one, but the accusation itself always seemed far-fetched to me.
 
Perhaps all this is linked to the structures of interpretation of deeply-seated symbols? The consciousness of the masses is governed by its own mechanisms. And you, do you have a particular method of creation ?
 
Perception is a process that involves a period of time necessary to become aware of a message. I often compare my work with that of an advertiser who places billboards on streets.  With advertising, the passer-by receives a packet of information in a short time. I try for the same effect: the form appears for only an instant, and it isn’t till later that the observer returns to it. The message should therefore be compact and memorable. This is my own US-Russian method. To paraphrase Marcel Duchamp, a work of art is not just about getting into the fibres, but about fully penetrating the subconscious. 
 
This fully corresponds with your “Мalevitch Marlboro”. Tell us in which direction do you think the artistic aesthetic will move in the coming years.
 
Russia is very similar to the other big nations: there is little curiosity. Culture belongs to the few, who feel the need to evolve. You know, when Nicolas I massacred the Decembrists, the cultural climate changed dramatically. But in fact, we are talking about a very small circle of people. Warhol said of his time: “There were just 500 of us.”
 
Pico della Mirandola wrote that the Italian Renaissance was only possible thanks to “two dozen nutters”.
 
I do not see people in Russia currently able to do such a thing. The best have all left, and the state does not want change. It is betting on collaborationism. 
Life is tragic and I will be happy to see art reflecting this. Perceiving and transmitting: this is the enduring value of culture.
 
Azamat Rakhimov, for Nashagazeta. March 15th, 2013.